Sortir Porte de Clichés, à bord de Gran Torino
Il est des films dont on n’a nul besoin de lire les critiques pour savoir d’emblée qu’on ira les voir…question de jours, de semaines mais c’est une certitude, on ira. Les films de Clint Eastwood font pour moi partie de cette catégorie. Parce qu’il porte un regard très singulier sur le monde, un regard que seuls peuvent avoir les acteurs/réalisateurs qui ont eu l’intelligence et sans doute le courage d’évoluer, un regard qui ne vaut donc que par l’épaisseur et la complexité psychologique qu’a pris Clint Eastwood au fil des décennies.
Le « petit » dernier – Gran Torino – est un joyau d’émotions mêlées mâtinées de ce type d’humour qui engage plus au sourire qu’au rire, parce que les ressorts sont puisés dans l’exploitation de la misère morale et idéologique, la vacuité intellectuelle des personnes qui lisent le monde avec une règle dans la tête : tirer des traits pour séparer, isoler ou tout bonnement rayer, pour, tracer l’axe qui sépare le Bien du Mal. On sourit parce qu’on a tous en tête des scènes de la vie quotidienne où s’exprime le racisme ordinaire. Usant de métonymies si lourdes que l’on en rit, non sans gêne – « face de nems », « tête de citron » … - Walt Kowalsky, sorte d’Inspecteur Harry à la retraite et revenu de tout, est de ceux qui considèrent que la virilité se mesure à sa capacité de sortir avec de belles nanas, à bord d’une Gran Torino, de détenir un arsenal de flingues chez soi et d’émailler les conversations avec son coiffeur « rital » d’expressions ordurières et de stéréotypes ethniques.
Caricature de l’Américain moyen républicain, nationaliste et pro-NRA (National Rifle Association), Walt, est le dernier blanc dans un quartier à dominantes asiatique et mexicaine où règnent en maîtres les gangs ethniques. Sorte de dernier des Mohicans à la tête d’une sentinelle, Walt, jeune veuf, reporte toute l’affection dont il est encore capable de faire preuve sur sa chienne Daisy et, autre personnage essentiel du récit pour les symboles et la portée métaphorique qu’elle « véhicule », une Gran Torino de 1972. Incarnation du glorieux passé automobile américain – ce qui ne manque pas de sel et d’ironie au regard des difficultés de Ford dans le contexte de crise actuel – la Gran Torino est devenue corbillard servant de sanctuaire à un imaginaire fossilisé mais dont on comprend au fil de l’histoire qu’il est surtout resté embourbé dans les horreurs vues et perpétrées pendant la guerre de Corée…Lorsque Grande et Petite histoires se rencontrent…de quoi réfléchir aux conséquences des conflits sur les comportements et la psychologie des « guerriers survivants », sommés de ranger leur culpabilité derrière leur médaille de guerre et de revenir à une vie normale après avoir côtoyé l’enfer.
Mais le propos n’est pas uniquement de disqualifier le personnage de Walt et ce qu’il incarne parce que d’autres formes de racisme et de communautarismes lui font écho. En fait, ce film fait le constat de l’échec de l’idéologie du melting pot qui a longtemps servi de fer de lance à l’identité américaine construite dans un creuset où se diluaient toutes les couches d’immigration. Nous ne sommes même plus dans le salad bowl où les cultures gardaient leurs spécificités tout en se mêlant les unes aux autres. Nous sommes, si l’on continue à filer la métaphore culinaire, dans le sacre des terrines, où les ingrédients ne se mélangent pas, ne communiquent pas, sont rigidifiés et gélatinés dans leurs composants.
Les grognements de Walt auxquels faisaient échos ceux de la vieille voisine Hmong, si présents au début du film qu’ils en devenaient presque lassants, s’estompent au fur et à mesure que Walt entre dans une forme d’introspection favorisée par la mort de sa femme et par sa propre maladie. On entre alors dans un jeu plus complexe, servi par une photographie très subtile, où les affinités ne se fondent plus sur les origines, figées, unidimensionnelles, culturelles ou raciales mais davantage sur une même vision du monde et osons le dire de l’humanité ou tout au moins des règles de vie en société. La rencontre entre Walt et le chamane Hmong est le révélateur de la proximité qui se crée entre les personnages : proximité de voisinage, de solidarité au quotidien et, plus fondamentalement de reconnaissance progressive de ces apparentes différences qui masquent d’étonnantes similitudes. Les passeurs de cultures sont deux jeunes gens, une sœur et un frère issus de l’ethnie Hmong qui est aux Américains ce que sont les Harkis aux Français : aux préjugés, ils préfèrent pré-jauger la bonté et l’humanité des personnes qui forment leur environnement proche et dont la générosité s’éprouve dans les actes plus que dans les expressions souvent primaires et réactionnaires. Nés sur le sol américain, ils sont le fruit de ces identités complexes et parfois meurtrières que décrivait Amin Maalouf et veulent juste s’inventer un avenir dans un pays que leurs parents n’ont pas choisi et qui, force est de constater, ne les attendait pas les bras ouverts. Venir en aide à une jeune fille Hmong retenue par un gang, conseiller un jeune garçon en quête de lui-même et en pleine digestion d’une identité lourde à porter…c’est au travers de ces quelques scènes que se noue finalement l’intrigue et que se recompose un tableau tout en nuances et en subtilités.
L’émotion monte très progressivement, si progressivement qu’on ne la sent que très tard. Un peu comme dans Million Dollar Baby ou dans certains films de Ken Loach : un film social où une partie légère précède une partie plus sombre avec un dénouement tragique.
Je m’entends encore penser quelques minutes avant la fin : Ne poussez plus, je suis au bord des larmes…Et Clint m’a poussée, j’ai chuté dans un étang de pleurs …salvateurs.
Parce que cela nous renvoie finalement à notre propre capacité à intégrer ou plus précisément à penser l’identité comme quelque chose de vivant, d’évolutif et de sans cesse réinterprété par ceux qu’ils la portent. Ce film tombe d’autant mieux dans un contexte où les Américains ont implicitement reconnu cet état de fait en approuvant majoritairement un Président qui incarne cette vitalité identitaire. Et dans un contexte où la France semble s’orienter vers l’officialisation de statistiques ethniques. Celles-ci permettront peut-être de mettre en évidence des mécanismes de discrimination mais risquent également de figer les identités en rendant les frontières culturelles un peu plus difficiles à déplacer.
Derrière un scénario en apparence simple se cachent des thèmes universels et atemporels qui interrogent plus que jamais l’ensemble des sociétés.